dièses contre les préconçus

Abandonnons le culte de la puissance masculine


« On continue de valoriser la puissance masculine à tout prix. C’est selon moi, aujourd’hui, le principal frein à une réelle égalité entre les genres. »
par #Violette Kerleaux — temps de lecture : 7 min —

Quand j’étais petite, je voulais être cascadeuse. J’avais une passion pour les vêtements militaires, que j’ai toujours d’ailleurs. J’étais obsédée par le fait de conduire et je rêvais d’avoir une machette. Les gens disaient de moi que j’étais un garçon manqué. Et c’est quelque chose que j’ai plutôt bien vécu, parce qu’il est accepté pour une fille d’adopter les codes de la masculinité. C’est même plutôt valorisé. Mais si la situation avait été inversée – à savoir, si j’avais été un garçon qui aime des « trucs de filles » –, on aurait dit que j’étais une « tapette ».

Je vais vous décevoir : je ne suis pas devenue cascadeuse. Je suis chercheuse en psychologie sociale, et depuis plusieurs années, je mène des études sur le sexisme et les inégalités de genre. Et dans ce processus, je suis passée par plusieurs phases. Celle où je trouvais que les hommes étaient des bourreaux ; celle où je trouvais que les femmes ne se rebellaient pas assez.

Après plusieurs années de recherche et de très nombreuses discussions sur le sujet, je suis aujourd’hui convaincue que l’un des enjeux politiques majeurs est de réduire le sexisme. Pourtant, on continue de valoriser la puissance masculine à tout prix. C’est selon moi, aujourd’hui, le principal frein à une réelle égalité entre les genres.

Des biais d’interprétation sexistes

Le sexisme est un concept qu’on utilise beaucoup actuellement, et c’est une bonne chose. Toutefois, il n’est pas toujours très bien défini.

Le sexisme représente un ensemble de croyances et d’attentes que l’on a sur les femmes, les hommes et les rapports qu’ils doivent entretenir entre eux. Le problème de ces croyances est qu’ils influencent la construction de notre personnalité, de nos goûts et de nos pratiques. Typiquement, le sexisme provoque chez nous des biais d’interprétation.

Dans une étude qui portait sur l’évaluation de la douleur en pédiatrie, des chercheur‧e‧s se sont intéressés à l’interprétation que les adultes se font de la douleur ressentie par un enfant, et cela en fonction de son genre. Ainsi, ils ont demandé à des participants de visionner un extrait dans lequel on peut apercevoir un enfant qui subit une procédure médicale douloureuse. Rien dans la vidéo n’indique le sexe de l’enfant. Ils ont ensuite demandé aux adultes de noter le niveau de douleur ressenti par l’enfant. Je précise que la moitié des participants pensait que l’enfant était un garçon, tandis que l’autre moitié pensait que c’était une fille. Les chercheurs se sont rendu compte que les participants de l’étude considéraient la douleur de l’enfant plus élevée lorsqu’ils croyaient qu’il s’agissait d’un garçon.

Ce biais d’interprétation est directement lié à la croyance selon laquelle les hommes ont tendance à minimiser leur propre douleur.

Les hommes peuvent aussi subir du sexisme

En tant qu’humain, nous analysons notre environnement à travers une grille de lecture genrée. Il faut savoir que ce sont des mécanismes bien rodés que nous avons tous. Moi-même il y a quelques semaines, je regardais un homme à la télévision qui se faisait un brushing et je me disais que je détesterais que mon partenaire passe autant de temps devant un miroir. Je me suis dit : « Violette, t’es sexiste de penser comme ça. » Pourquoi les hommes n’auraient-ils pas le droit d’être coquets et de se chouchouter ? C’est un exemple anodin qui permet, pourtant, de montrer que les hommes peuvent aussi subir du sexisme.

Pour revenir à mon premier exemple : même si on ne peut pas nier que les femmes sont discriminées dans certains milieux, lorsqu’elles souhaitent devenir cheffe de chantier ou pilote d’avion, c’est aujourd’hui plutôt valorisé. On les encourage d’ailleurs de plus en plus à prendre ces voies, alors qu’un homme qui dit vouloir être père au foyer ou esthéticien, c’est moins bien vu.

C’est ce que j’appelle le sexisme en deux dimensions. D’abord envers les femmes, parce qu’on considère que ce qui appartient traditionnellement à leur monde (à savoir s’occuper des enfants) n’est pas prestigieux ou n’a pas de valeur dans la société. Puis, envers les hommes, car c’est une restriction de leur liberté, donc une discrimination à leur égard. Et ce n’est pas la seule.

Messieurs, je ne vous apprends rien lorsque je vous dis qu’on attend de vous que vous soyez forts, courageux, virils, pas trop précieux, ambitieux et sexuellement performants. Mais qu’est-ce que cela implique ?

Les hommes meurent plus jeunes, ils occupent des métiers plus pénibles, ils sont plus touchés par l’alcoolisme. Et même si de nombreux facteurs influencent ces phénomènes, il existe une part qui provient de la pression à la virilité.

Saviez-vous que les hommes se suicident plus que les femmes ? Une étude de psychiatrie a mis en évidence que c’était en partie à cause de la demande d’aide considérée chez eux comme une faiblesse. Vous voyez à quel point la pression à la puissance masculine (ici, que les hommes doivent s’en sortir seuls) peut contaminer les comportements.

Maintenant, voici quelque chose qui fait assez débat : je ne pense pas que les hommes soient toujours privilégiés dans notre société. En 2018, une étude a montré qu’en France et dans d’autres pays d’Europe les hommes pouvaient aussi être discriminés. Notamment dans les métiers en majorité occupés par des femmes, mais aussi concernant les ajustements du temps de travail en relation avec le devoir de parent, c’est-à-dire l’accès au temps partiel ou au congé parentalité.

D’ailleurs, aujourd’hui, les femmes ont le droit à 10 semaines de congé maternité contre 25 jours de congé paternité (à compter du 1er juillet 2021) pour les hommes. On peut y voir une discrimination pour les hommes qui n’ont pas les mêmes droits que les femmes ; ce qui les empêche de créer un lien d’attachement spécifique avec leur enfant et de profiter de ce moment de la vie.

Bien sûr, cela pénalise aussi les femmes qui doivent se charger seules de leur enfant durant les premiers mois de vie ; ce qui a des conséquences, tout le monde le sait, sur leur carrière. Les études montrent en effet très bien que c’est à l’arrivée des enfants que les écarts de salaire entre les femmes et les hommes se creusent de manière importante.

Pourquoi demander toujours aux femmes de s’adapter ?

Nous aussi, les femmes, nous valorisons la puissance masculine et nous avons des attentes sexistes envers les hommes. Dans les relations amoureuses, les études en psychologie sociale mettent en évidence que les femmes préfèrent les hommes un peu machos… Même s’ils sont condescendants et dévalorisants. Les mères, plus encore que les pères, inculquent des valeurs sexistes à leurs enfants – et surtout à leurs fils –, car elles sont préoccupées à l’idée qu’ils ne soient pas assez virils. Et dans la première étude que j’ai mentionnée, les femmes étaient les personnes qui surévaluaient le plus la douleur des garçons. D’un côté on demande aux hommes de ne plus être sexistes, mais de l’autre on les encourage à rester de « vrais » hommes virils et séducteurs.

Mais attention, ces injonctions à la puissance masculine ne sont pas seulement destinées aux hommes.

En plus de mener des recherches sur le sexisme, je réalise aussi des interventions sur le terrain, ce qui me permet d’observer la manière dont les entreprises se saisissent du sujet. Vous avez certainement déjà entendu parler des programmes pour apprendre aux femmes à négocier ou à développer leur leadership au féminin ; vous y avez peut-être même participé. On peut penser que c’est une très bonne initiative puisque cela permet aux femmes d’avoir des outils pour mieux gérer leur carrière. Mais si on y réfléchit bien, ces formations envoient aussi un signal contradictoire : en réalité on demande aux femmes qu’elles soient plus fortes et plus carriéristes ; on les encourage à adopter les codes des hommes.

Au fond le modèle qui est valorisé est celui de la virilité et de la compétition au détriment d’autres valeurs culturellement féminines telles que la patience ou l’écoute. Pourquoi demander toujours aux femmes de s’adapter ? Il est vrai qu’on pourrait aussi imaginer des formations à destination des hommes (et de tout le monde, surtout en entreprise…) pour développer son écoute et gérer sa colère.

Nous avons tous un rôle à jouer. Messieurs, vous êtes aussi concernés par les inégalités de genre, et vous avez voix au chapitre. Que ce soit pour réclamer un congé paternité équivalent à celui des femmes, ou que ce soit pour ne plus être jugé lorsque vous prenez un mojito fraise à la place d’une pinte. Et ce n’est pas parce qu’on est une femme que l’on ne peut pas défendre les hommes victimes de sexisme. Lorsque vous expliquez à un homme qu’il a autant à gagner que vous dans la lutte contre les inégalités de genre, vous en faites un allié et non pas un ennemi de la cause.

Enfin, j’espère que tout le monde est conscient que dans un monde où les inégalités se creusent, ce n’est pas en demandant aux femmes d’imiter les hommes par la puissance et la dominance que l’on obtiendra une société plus juste et plus moderne, bien au contraire.

Violette Kerleaux est une psychologue sociale engagée contre les inégalités de genre. Elle a cofondé le laboratoire Purple Lab.

Une première version de ce texte a été lue lors d’une intervention TEDx en mai 2020.


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