dièses contre les préconçus

De l’urgence de permettre aux jeunes de construire leur avenir


Il est aujourd'hui temps que les jeunes puissent co-construire les politiques qui les concernent – et qu'ils aient droit, et au RSA, et à un emploi pérenne.
par #Emelyn Weber — temps de lecture : 10 min —

Les jeunes ont toujours été exclu·es du droit commun dans la société, malgré l’acquisition du droit de vote à leur majorité, qui devrait logiquement s’accompagner du bénéfice de tout un panel de droits sociaux. Mais non, le choix continuellement fait est celui de les exclure du Revenu de Solidarité Active (RSA) – ou plutôt d’en rendre l’accès si difficile qu’on se demande bien quel·le jeune peut vraiment en bénéficier.

Les arguments utilisés pour justifier ce choix sont divers : coûts élevés, risque de « conforter » les jeunes dans « l’assistanat », système de solidarité familiale ne nécessitant pas cette ouverture aux minima sociaux… Ainsi, la proposition d’inclusion sociale faite aux jeunes depuis plusieurs années se limite au service civique (avec tous les détournements que l’on connaît) et à la garantie jeunes (largement insuffisante).

Cependant, la crise sanitaire a, depuis un an, fait exploser bon nombre d’inégalités préexistantes et a démontré l’inefficacité du système actuel à protéger les jeunes. Un des signaux d’alertes les plus visibles de la précarisation des jeunes cette dernière année a été l’essor exceptionnel des dispositifs d’aide alimentaire à l’attention des étudiant·es. Oui, en 2020, nous avons « découvert » la précarité étudiante, sujet apparemment inexistant jusqu’alors, malgré les alertes récurrentes des organisations étudiantes depuis de nombreuses années (UNEF, FAGE…).

La réponse du gouvernement est restée conjoncturelle, comme si la situation provoquée par l’urgence sanitaire était épisodique, alors que c’est une question plus large qui est posée : celle de l’avenir que l’on souhaite accorder aux jeunes, et de la manière de le construire avec elles et eux. C’est ce à quoi le CESE appelle à réfléchir dans une récente déclaration.

Rappelons bien sûr que l’accès au RSA ne constituerait évidemment pas une réponse d’avenir, mais un début de considération, de confiance. Une manière de dire « tu vis une période difficile, momentanée, alors la société te soutient un minimum, te fait confiance et va t’accompagner dans ta réinsertion ». Contrairement aux idées reçues et largement répandues, les jeunes ne rêvent pas du RSA, comme personne d’ailleurs : elles et ils rêvent d’engagement, de prendre place dans la société et de travail.

Une soif d’engagement et de prendre place dans la société… Face à des organisations parfois timides pour les inclure

J’entends souvent dire que les jeunes ne s’engagent pas – ou pas comme avant –, qu’elles et ils sont individualistes et ne s’intéressent pas aux luttes collectives, qu’elles et ils ne s’engagent pas dans la durée. J’entends des organisations qui s’inquiètent de ne pas avoir assez de jeunes pour « prendre la relève », et qui remarquent avec surprise, voire déception, que les jeunes veulent aussi vivre d’autres choses que leur engagement et refusent une vision sacrificielle de celui-ci. J’entends aussi que le Service National universel prévoit de répondre à une « crise de l’engagement ». Ça, c’est que j’entends de la bouche de celles et ceux qui ne travaillent pas (ou pas assez) avec des jeunes ou qui ne veulent pas voir que les choses ont changé.

Il n’est pas simple de parler de la spécificité de l’engagement des jeunes. Comme le reste de la population, elles et ils ne forment pas une catégorie homogène qui se comporte uniformément ou dont les attentes se rejoignent forcément. Leurs attentes et apports dans la vie démocratique sont très divers et ne peuvent trouver de réponse unique. Tout d’abord, il n’y a pas une mais des jeunesses parmi lesquelles on observe les mêmes clivages qu’au sein des autres catégories de la population : entre celles·eux qui font des études et les autres, celles·eux qui viennent du milieu ouvrier et des quartiers populaires et celles·eux des milieux plus aisés, entre les femmes et les hommes…

De nombreux déterminants sont en effet à l’œuvre dans la construction des pratiques d’engagement des jeunes.

Ceci dit, les jeunes s’engagent, et sont nombreux et nombreuses à le faire ! L’enquête réalisée par la Direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative (DJEPVA) en 2016 montre que 47 % des jeunes disent donner du temps bénévolement, selon différentes formes, autant « fixes » que sous une forme « post-it », c’est-à-dire pour une cause donnée à un moment donné.

Avec le recul de l’âge d’accès au premier CDI (autour de 29 ans aujourd’hui) et le parcours de combattant qui le précède, les jeunes doivent redoubler d’efforts pour accéder au marché du travail. Ainsi, l’engagement peut contribuer au développement des compétences à mettre en avant dans son CV et avoir un but plus « utilitariste » pour une partie des jeunes, ce qui renvoie davantage au rapport des jeunes au travail et à leur insertion sociale et professionnelle qu’à leurs pratiques d’engagement.

La difficulté, c’est que la démocratie (dont ont soif les jeunes) prend du temps, et ne s’improvise pas. Être à l’écoute des jeunes, c’est savoir poser sans cesse la question du « pourquoi », autant dans la forme d’engagement que dans les causes. Cela demande de bousculer les organisations, leurs modes de gouvernance, leur rapport au temps. Il est alors plus facile de céder à l’argument de la difficulté technique, de la prétendue « impossibilité » de fonctionner de façon plus participative.

Pourtant, l’enjeu est plus largement celui du fossé qui se creuse – ou du moins qui reste bien trop important – entre les citoyens et citoyennes d’une part, et les lieux de décision d’autre part. C’est finalement toute la société qui pourrait bénéficier des changements qu’appellent beaucoup de jeunes de leurs vœux.

Aujourd’hui, beaucoup de structures – notamment celles d’éducation populaire – s’essayent à de nouveaux exercices pour ouvrir leurs portes à davantage de jeunes, pour s’adapter à leurs rythmes et envies d’engagement, pour les accompagner à la prise de responsabilités et pour modifier leur gouvernance. Si on leur fait confiance et qu’on leur en donne les moyens, elles et ils sont capables de prendre toute leur place.

Tout d’abord, il peut s’agir de permettre plus de liberté dans les différents modes d’action des structures, et ce pour que chaque jeune adapte son action à sa personnalité et ses envies : pétitions, rassemblements physiques, plateformes de consultation, boycott… L’ouverture à des mouvements citoyens dits « non organisés » est aussi un vecteur pour comprendre les besoins des uns et des autres et ajuster les façons d’agir en fonction des critiques formulées par les jeunes.

Plusieurs changements de gouvernance peuvent être envisagés. On peut penser par exemple à un pouvoir exercé par plus de personnes, ou à une limitation des mandats dans le temps. Ces mesures permettent de partager les responsabilités et de croiser davantage les regards, notamment pour éviter la personnification des responsabilités. Certaines organisations sont allées jusqu’à mettre en place des « quotas de jeunes » dans les instances décisionnaires.

Parfois, des structures annexes comme des « collectifs de jeunes » aux instances décisionnaires (exemple des conseils municipaux de jeunes) se mettent en place. Si cela peut avoir le mérite de permettre aux jeunes d’avoir une place, on observe souvent des limites quant à l’influence réelle de ces collectifs sur les choix politiques des organisations.

Certaines organisations construisent de leur côté de réels parcours d’engagement dans la durée avec des prises de responsabilités par échelles. À la JOC ou au Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC) par exemple, les jeunes sont « appelés » à exercer des responsabilités par les équipes en place, ce qui permet de diversifier les profils.

La société change et influence les préoccupations des jeunes, et in fine leurs engagements. On leur dit d’ailleurs qu’ils « sont l’avenir » et que c’est à eux de « trouver des solutions », alors qu’elles et ils subissent les décisions prises par d’autres – belle injonction contradictoire ! Elles et ils s’inquiètent de ces sujets et souhaitent, individuellement et collectivement, agir pour changer les choses.

Certains combats sont plus attractifs, plus proches de leur quotidien, de ce qu’ils vivent (même si les réponses proposées restent très diverses). Je pense par exemple à l’égalité femmes-hommes ou à l’urgence climatique et écologique que les jeunes doivent prendre « de face » au quotidien. Ce n’est pas surprenant qu’ils soient source de propositions sur ces thématiques, car – en quelque sorte – ils « baignent dedans » ! Leur permettre d’agir sur ce qui fait leur quotidien est une porte d’entrée concrète pour leur engagement.

Si l’apport des jeunes dans les organisations est certain, tenter de les contraindre à l’engagement est un non-sens. Plusieurs dispositifs ont aujourd’hui pour objectif de faire découvrir l’engagement aux jeunes, mais le récent projet de Service national universel, en imposant un temps obligatoire de citoyenneté, de mixité et d’engagement aux jeunes, est une erreur dont les jeunes (et leurs organisations) ne veulent pas. Ce que les jeunes veulent, c’est co-construire les politiques publiques, notamment celles qui les concernent au quotidien.

La réalisation de soi par le travail

En plus de l’engagement, c’est bien le travail qui permet aux jeunes de faire pleinement partie de la société, et d’apporter leur pierre à l’édifice. En janvier 2019, le livre La vie devant nous1La vie devant nous, récits de jeunes privé·e·s d’emploi, Patrice Bride, 2019, in Les Éditions de l’Atelier retraçait la vie de 9 jeunes privées et privés d’emploi. Les témoignages de ces jeunes viennent confirmer ces différentes attentes vis-à-vis du travail. Jossian dit par exemple, à propos d’une expérience qu’il a vécue, que « ce n’était pas un travail très intéressant, plutôt stressant même […]. Au début, j’étais content de gagner de l’argent, mais je me suis rendu compte que j’avais envie d’un travail où j’aurais vraiment l’impression d’être utile ». Les jeunes attendent d’être respectés au travail, d’y être passionnés. Anna témoigne : « Je suis convaincue que si je fais ce que j’aime, ça peut fonctionner. On me dit souvent qu’une passion ne fait pas vivre, qu’il faut essayer de trouver un boulot plus classique. Mais j’ai envie d’y croire. »

Ces paroles de jeunes nous montrent bien qu’elles et ils ne voient pas le travail comme fatalement négatif. Cependant, pour certaines et certains, la question de l’insertion dans le monde du travail n’a malheureusement pas l’occasion de se poser. À la JOC, nous portons notamment la voix des jeunes privées et privés d’emploi, qui multiplient les périodes de galères, qui peinent à être qualifiés. Il est important de souligner que les conditions de l’entrée dans le monde du travail se sont dégradées. L’accès à un emploi stable passe par des situations d’emploi sous contrats à durée déterminée qui se renouvellent (ou pas) sur des temps de plus en plus longs. La précarité de l’emploi et l’intensité excessive du travail sont d’ailleurs des aspects très négatifs de la vie professionnelle des jeunes.

L’allongement de la durée d’accès à l’emploi stable assimilé parfois à une forme de « bizutage social » de la jeunesse est au cœur des préoccupations portées par les organisations de jeunes. Une enquête de la JOC de 2016 confirme que, pour 70 % des répondants, le CDI est le premier critère qui ressort pour qu’un emploi soit qualifié de « digne ». La recherche de stabilité, notamment financière, et de conditions d’emploi dignes sont pour les jeunes une garantie de la construction de leur projet de vie et de leur prise d’autonomie.

Bien sûr, certains acteurs et actrices sont d’une grande aide dans le parcours d’insertion sociale et professionnelle des jeunes. La limite, c’est que cela dépend beaucoup de personnes que l’on croise. Quand les recruteur·se·s et/ou les collègues sont attentif·ves, patient·es, accueillant·es, quand les jeunes ont le sentiment qu’on leur laisse leur chance, ça peut bien se passer. C’est dans ces conditions que le travail peut pleinement jouer son rôle émancipateur. Mais c’est loin de se passer toujours ainsi.

Face aux situations difficiles, il y a bien sûr les syndicats. Clothilde témoigne du premier contact qu’elle a eu avec un syndicat : « C’est pour ces histoires de contrat que je suis allée la première fois à la permanence de la JOC, où les travailleurs saisonniers peuvent se renseigner sur leurs droits. J’y ai rencontré un prêtre, qui faisait aussi partie de la CGT. Il […] m’avait demandé de venir le voir au local syndical […]. J’y suis allée et j’ai trouvé ça vraiment bien. » Malheureusement, tous les jeunes ne voient pas toujours l’intérêt des syndicats sur leur lieux de travail. Le taux de syndicalisation s’établit aujourd’hui à 5 à 6 % chez les moins de 30 ans, et 10,8 % en tout. L’instabilité de l’insertion des jeunes sur le marché du travail est également un obstacle en plus pour les syndicats. Ces derniers doivent oser aller auprès des jeunes, oser faire le premier pas ! Pas évident en période de distanciation physique, me direz-vous.

Construire l’avenir, ni sans les jeunes, ni sans qui que ce soit !

Le mot de la fin sera bref. La crise sanitaire va nous amener à imaginer le collectif de façon différente. Bien sûr, cela ne doit pas se faire sans les jeunes, sans les femmes, sans les minorités quelles qu’elles soient. Ce n’est pas forcément bien parti pour le moment, mais les risques de recul sont tellement importants qu’il serait criminel de continuer à laisser tout une partie de la société de côté. Alors, organisons-nous pour construire l’idéal de société que nous appelons de nos vœux.

Emelyn Weber est présidente de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes du CESE (Conseil économique, social et environnemental). Elle milite également à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, dont l’objectif est de permettre aux jeunes de prendre place dans la société.


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