dièses contre les préconçus

Lutter contre les stéréotypes les renforce-t-il ?


Les stéréotypes font partie intégrante de notre quotidien et subconscient. Mais le fait de les dénoncer aide-t-il réellement à la lutte contre ce fléau ? Et sinon, comment nous en affranchir ?
par #Benjamin Pastorelli — temps de lecture : 7 min —

Les stéréotypes gangrènent nos sociétés. Ces croyances caricaturales s’insinuent dans nos pensées et servent de justifications aux comportements de discrimination. En réponse, de nombreuses actions ont été tentées pour lutter contre eux et réduire leur influence.

Malheureusement, le phénomène est plus complexe qu’il n’y parait et certaines de ces tentatives s’avèrent causer plus de mal que de bien. Jouons-nous le jeu de la discrimination en luttant contre les stéréotypes ? Et si oui, que faire pour y remédier ? Faisons le point !

Les stéréotypes sont utiles

Depuis plus de 30 ans, la psychologie sait que les stéréotypes s’activent automatiquement, et souvent inconsciemment, quand la situation s’y prête1Devine, P. G. (1989). Stereotypes and Prejudice: Their Automatic and Controlled Components. Journal of Personality and Social Psychology, 56(1), 5–18. https://doi.org/10.1037/0022-3514.56.1.5. Ce système, qui peut sembler très problématique, est en réalité naturel et utile.

En effet, lorsque nous rencontrons une situation nouvelle, notre cerveau récupère les stéréotypes « pertinents » stockés dans notre mémoire, comme par exemple ceux correspondant aux personnes en présence. Ces stéréotypes dessineront une image simple de la situation, nous permettant d’y répondre rapidement et, la plupart du temps, efficacement.

Imaginez-vous rencontrer un lion en pleine rue. Les stéréotypes du lion que vous avez mémorisés vous permettront de reconnaitre l’animal (crinière, pelage fauve, …) et d’en déduire certaines caractéristiques (prédateur, puissant, …). Sur cette base, vous saurez comment réagir ; en l’occurrence ici, fuir discrètement pour votre vie !

Si les stéréotypes ont un intérêt indéniable, ils sont aussi très limités et donnent une vision simpliste de notre environnement. De cette simplification peuvent découler des comportements inadaptés. C’est fréquemment le cas quand ces stéréotypes s’appliquent à des groupes sociaux.

Le monstre cognitif

Les stéréotypes ne concernent bien sûr pas que les lions. Nous avons intégré des stéréotypes pour presque chaque once de diversité au sein de nos sociétés humaines. Ainsi, interagir avec une personne, quelle qu’elle soit, activera systématiquement les stéréotypes associés à son groupe social d’appartenance.

Comme je vous le disais plus haut, ce mécanisme sociocognitif est initialement utile. Mais, concernant notre vie sociale, il nous pousse à recourir à une vision simpliste d’autrui. Il nous fait notamment percevoir les personnes d’un même groupe social comme plus ressemblantes entre elles qu’elles ne le sont en réalité (par exemple : « ces arabes, tous les mêmes »). C’est ce qu’on appelle le biais d’homogénéité.

Malheureusement, nous mémorisons facilement les stéréotypes et ceux-ci s’activent dès que la situation s’y prête, indépendamment de notre volonté. Ces mécanismes sont si naturels et ancrés en nous, que certains chercheurs ont pu qualifier notre fonctionnement mental de « monstre cognitif », tant il parait difficile à contrôler2Bargh, J. A. (1999). The Cognitive Monster: The Case against the Controllability of Automatic Stereotype Effects. In S. Chaiken & Y. Trope (Eds.), Dual-Process theories in Social Psychology (pp. 361–382). Guilford Press. Retrieved from https://psycnet.apa.org/record/1999-02377-017.

Pourtant, combattre ce monstre et attaquer nos stéréotypes n’est pas impossible3Blair, I. V. (2002). The Malleability of Automatic Stereotypes and Prejudice. Personality and Social Psychology Review. Lawrence Erlbaum Associates Inc. https://doi.org/10.1207/S15327957PSPR0603_8. Il parait même plus pertinent de modifier directement les stéréotypes, plutôt que de chercher à modifier leurs conséquences sur nos comportements4Bodenhausen, G. V., & Macrae, C. N. (2013). Stereotype Activation and Inhibition. In R. S. Wyer Jr. (Ed.), Advances in social cognition (pp. 1–52). Mahwah, NJ: Erlbaum. https://doi.org/10.4324/9780203763650 5Gawronski, B., Deutsch, R., Mbirkou, S., Seibt, B., & Strack, F. (2008). When “Just Say No” is not enough: Affirmation versus negation training and the reduction of automatic stereotype activation. Journal of Experimental Social Psychology, 44(2), 370–377. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2006.12.004, ce qui serait coûteux cognitivement. Mais comme souvent quand on s’intéresse à l’humain, les choses sont compliquées.

Lutter contre les stéréotypes les renforce-t-il ?

Hors du monde universitaire, de nombreuses actions ont été mises en place pour lutter contre les stéréotypes, dans les écoles et les entreprises par exemple. Beaucoup visent à sensibiliser aux stéréotypes, à les dénoncer ou à les déconstruire. Paradoxalement, ces pratiques peuvent renforcer les stéréotypes.

Par exemple, une double étude internationale6Gawronski, B., Deutsch, R., Mbirkou, S., Seibt, B., & Strack, F. (2008). When “Just Say No” is not enough: Affirmation versus negation training and the reduction of automatic stereotype activation. Journal of Experimental Social Psychology, 44(2), 370–377. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2006.12.004. s’est intéressée à ces approches par négation des stéréotypes. Sur un ordinateur, les participants ont été exposés à des prénoms féminins ou masculins (étude 1), ou à des photos de personnes noires ou blanches (étude 2). Pour chaque prénom ou chaque photo, un trait était présenté (par exemple : tendre, frêle, fort, intelligent, pauvre, …).

Les participants ont alors été entrainés à rejeter les associations stéréotypiques entre les prénoms/photos et les traits (par exemple : l’association entre le prénom féminin « Maria » et le trait stéréotypé féminin « tendre »). L’équipe de recherche a mesuré ensuite l’activation des stéréotypes et l’évaluation des minorités. Les études de ce type peuvent paraître très expérimentales, mais elles s’attaquent directement aux processus cognitifs.

Les résultats montrent que la négation des stéréotypes génère un effet rebond. Elle augmente l’activation des stéréotypes, ainsi que les évaluations négatives à l’égard des minorités.

En effet, les pratiques par négation activent les stéréotypes, puis cherchent à les annuler. Mais ceci est coûteux cognitivement et induit une forte charge mentale ; trop pour être efficace7Deutsch, R., Kordts-Freudinger, R., Gawronski, B., & Strack, F. (2009). Fast and fragile: A new look at the automaticity of negation processing. Experimental psychology, 56(6), 434-446. Il en résulte que les personnes sont davantage exposées aux stéréotypes, sans que ces derniers soient réellement perturbés. Les stéréotypes s’en retrouvent renforcés. Ils deviennent plus accessibles en mémoire et s’activent plus facilement. Alors, que faire ?

Une solution : les contre-stéréotypes

Il existe bien des moyens efficaces de lutter contre les stéréotypes. C’est notamment le cas de l’utilisation des contre-stéréotypes (femme mécanicienne, homme puériculteur, etc.). La même étude internationale que dans l’exemple ci-dessus8Gawronski, B., Deutsch, R., Mbirkou, S., Seibt, B., & Strack, F. (2008). When “Just Say No” is not enough: Affirmation versus negation training and the reduction of automatic stereotype activation. Journal of Experimental Social Psychology, 44(2), 370–377. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2006.12.004 s’est aussi intéressée à ce sujet. Avec le même type de procédure, elle a montré que l’affirmation de contre-stéréotypes réduit l’activation des stéréotypes ainsi que les évaluations négatives.

En effet, la confrontation fréquente à des contre-stéréotypes et leur acceptation diminue le recours à des heuristiques de raisonnement (sortes de raccourcis de pensées)9Prati, F., Vasiljevic, M., Crisp, R. J., & Rubini, M. (2015). Some extended psychological benefits of challenging social stereotypes: Decreased dehumanization and a reduced reliance on heuristic thinking. Group Processes & Intergroup Relations, 18(6), 801-816.. Ceci atténue l’activation des stéréotypes et incite à considérer l’autre avec plus d’attention.

L’exposition à des contre-stéréotypes présente plusieurs effets positifs. Elle réduit notre tendance naturelle à déshumaniser les personnes différentes de nous10Prati, F., Vasiljevic, M., Crisp, R. J., & Rubini, M. (2015). Some extended psychological benefits of challenging social stereotypes: Decreased dehumanization and a reduced reliance on heuristic thinking. Group Processes & Intergroup Relations, 18(6), 801-816., diminue la préférence pour des leaders prototypiques11Leicht, C., Randsley de Moura, G., & Crisp, R. J. (2014). Contesting gender stereotypes stimulates generalized fairness in the selection of leaders. Leadership Quarterly, 25(5), 1025–1039. https://doi.org/10.1016/j.leaqua.2014.05.001, favorise la tolérance12Vasiljevic, M., & Crisp, R. J. (2013). Tolerance by surprise: Evidence for a generalized reduction in prejudice and increased egalitarianism through novel category combination. PloS one, 8(3), e57106. et augmente la créativité13Gocłowska, M. a., & Crisp, R. J. (2013). On counter-stereotypes and creative cognition: When interventions for reducing prejudice can boost divergent thinking. Thinking Skills and Creativity, 8(1), 72–79. https://doi.org/10.1016/j.tsc.2012.07.001.

Conclusion

Les stéréotypes nuisent à nos sociétés en nous incitant à adopter une vision réductrice des autres. Si lutter contre eux est important et louable, y parvenir est aussi plus complexe qu’il n’y parait. La recherche scientifique met en avant que dénoncer ou déconstruire les stéréotypes crée un effet rebond qui stimule les stéréotypes au lieu de les réduire.

Par contre, elle montre que les contre-stéréotypes peuvent être une solution efficace. Ceci doit nous inciter à donner plus de visibilité aux personnes qui sont en discordance avec les stéréotypes. Les œuvres de fiction (romans, films, séries, jeux vidéos, etc.) me paraissent dessiner une voie royale dans cette lutte, par la présentation de personnages contre-stéréotypiques. Beaucoup d’artistes le prennent en compte ; à nous de les soutenir dans leurs efforts.

Benjamin Pastorelli est chercheur en psychologie appliquée.


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