dièses contre les préconçus

#NoMammec, pour libérer les poitrines des personnes transmasculines


« La société nous pousse autant à ne pas du tout faire de transition qu’à en faire une "totale". Parce que commencer une transition c’est sortir des normes, mais ne pas faire de transition "totale", c’est refuser ces mêmes normes. »
par #Bawi — temps de lecture : 5 min —

La dysphorie de genre décrit la détresse ressentie par une personne transgenre, c’est-à-dire ayant des attributs physiques dits féminins (ou masculins) mais ne se retrouvant pas dans ce genre. C’est un sentiment d’inadéquation entre son genre assigné à la naissance et son identité de genre, qui crée une perturbation. La dysphorie est souvent accompagnée d’angoisse, de colère, ou de tristesse, de sentiments très forts et malveillants. Pour beaucoup, la dysphorie est principalement sociale. Nous avons beaucoup plus tendance à binder1Le binder est une sorte de brassière compressive qui permet l’apparence d’un torse plat, NDLR. notre poitrine dans un milieu social non queer (repas de famille, dans la rue, au travail, etc.), où la moindre « différence » physique peut être pointée du doigt, que lorsqu’on se retrouve avec des gens dont le vécu est similaire au nôtre, où la dysphorie est généralement moins présente. Certaines personnes trans ne vivent pas ou plus de dysphorie de genre, tandis que d’autres peuvent faire des crises de dysphorie au simple fait de se voir dans un miroir. Tout comme certain‧e‧s disent ne pas être né‧e dans le bon corps, d’autres sont très heureux‧ses de vivre avec celle ou celui qu’iels ont. Tout comme certain‧e‧s disent être un homme / une femme / une personne non-binaire depuis leur naissance, alors que d’autres non. Rien n’est commun à chaque personne transgenre, parce que chaque ressenti, chaque vécu et chaque désir est différent et propre à chacun‧e.

L’euphorie de genre, au contraire, est un sentiment fort de bien-être, de confort, de se voir comme on se perçoit, d’être perçu tel que l’on est.

Le cis (= non trans) passing est le fait de passer ou de paraître cis dans un milieu social lorsqu’on est une personne trans, en général soit pour des questions de sécurité, d’euphorie de genre ou parce qu’on a une transition avancée.

Le lancement du hashtag #nomammec

Le 11 mai, j’ai posté ceci sur Twitter2Citation légèrement remaniée pour les besoins de la revu

Sincèrement si un jour je fais une mammec ça sera « à cause » de la pression sociale et du milieu trans où on a trop peu de représentation de mec à boobs.

Si un jour ça arrive, je pense que je serai à la fois très triste et très heureuxse. Genre, des seins, c’est trop bien les seins, et les miens ils sont beaux et ils me dérangent absolument pas, c’est le contraire même je kiffe avoir du passing masc [masculin, NDLR] et montrer que j’ai quand même une paire de loches. 

D’un côté, j’hésite, parce que j’ai vraiment zéro modèle transmasc qui ne veut pas faire de mammec, du coup je me sens seul et peu légitime à me dire transmasc.

Mais de l’autre, je me dis : si c’est moi qui deviens celui que j’aurais aimé avoir comme modèle au début de ma transition (et même maintenant), ça pourrait aider d’autres personnes.

Énormément de personnes se sont retrouvées en ces mots, et chacun‧e se sentait aussi seul‧e que moi à vouloir garder sa poitrine. C’est pourquoi j’ai décidé de lancer le hashtag #NoMammec, pour montrer qu’on est pas seul‧e‧s, et qu’on est légitime qu’on soit un mec trans binaire ou non-binaire, qu’on veuille garder nos seins ou qu’on doive les garder, qu’on soit dysphorique ou non, peu importe les raisons. Je voulais montrer que la mammectomie, de la même manière que la prise hormonale ou que n’importe quelle autre opération, n’est pas obligatoire pour être légitime.

Ce hashtag n’a pas servi à rien

Comme on est sur Twitter, ça s’est transformé en guerre. Mais cela n’a pas servi à rien. J’ai par exemple pu réaliser plusieurs choses : 

– La société cis-normée nous pousse autant à ne pas du tout faire de transition qu’à en faire une « totale ». Parce que commencer une transition c’est sortir des normes, mais ne pas faire de transition « totale » c’est refuser ces mêmes normes.

– Être une femme avec une barbe est très mal vu socialement, tout comme être un homme avec des seins. Pourtant beaucoup d’entre nous sommes ces gens-là : très peu de personnes trans ont un cis-passing parfait, soit parce qu’elles ne peuvent pas, soit parce qu’elles ne veulent pas. Pour ma part, c’est que je ne veux pas. Même si je suis agenre, j’aime passer socialement pour un homme (pour des raisons de sécurité autant que pour des raisons de ressenti), comme j’aime briser les codes de genre. Je cache de moins en moins mes seins et mets de plus en plus en valeur ma barbe, ajoutant à cela un style vestimentaire atypique. Mais j’ai aussi conscience que si je peux me permettre de faire ça, c’est parce que depuis que je prends des hormones, ma dysphorie a complètement disparu, et que je suis entouré de personnes bienveillantes. 

– Lorsqu’on fait un coming out trans, on nous dit que c’est pas possible, qu’on se trompe forcément. Lorsqu’on entame une transition sociale, on nous dit qu’on ne pourra jamais être un vrai homme / une vraie femme parce que nous n’avons pas les bonnes hormones. Quand on prend des hormones, on nous dit qu’on est pas vraiment trans parce qu’on ne fait pas d’opérations chirurgicales. Lorsqu’on fait ces lourdes opérations on nous dit qu’on n’est pas de vrais hommes / de vraies femmes parce qu’on a dû passer par la médecine pour y parvenir.

Des injonctions permanentes

On passe donc de « tu ne peux pas, tu vas sûrement regretter » à « si tu veux être un vrai homme, tu dois avoir des poils, un pénis fonctionnel et couper tes seins / si tu veux être une vraie femme, tu dois couper tes poils et ton pénis et avoir des gros seins ». Pourtant une transition médicale est très longue, très coûteuse, et très difficile. Peu de médecins acceptent de fournir des hormones, peu de chirurgiens acceptent de faire ces opérations. Si on a de la chance on peut tomber sur quelqu’un de pas transphobe, si on a une bonne mutuelle les hormones sont remboursées, et si on a énormément de chance quelques opérations peuvent être prises en charge en partie par l’ALD ou la mutuelle.

Pour les personnes non binaires, c’est encore différent. La société voudrait qu’une personne non binaire soit légitime uniquement si son passing est parfaitement androgyne. On en revient donc à devoir changer de prénom, de pronom, prendre des hormones, faire des opérations.

Les personnes trans binaires et non binaires subissent ces pressions sociales, et beaucoup transitionnent physiquement pour cette raison. C’est mon cas. J’ai commencé ma prise d’hormones il y a deux ans par pression sociale. Je ne regrette en rien, au contraire j’en suis même très heureux, mais j’en ai conscience. J’espère qu’un jour les personnes trans pourront faire leur transition en fonction de ce qu’elles veulent et de ce dont elles ont besoin, et non en fonction de ce que la société nous impose ou nous interdit. 

Bawi (que vous pouvez retrouver sur Twitter sous le pseudo @BawiBanonBasi_) est une personne agenre et transmasculine.

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