dièses contre les préconçus

En finir avec l’homophobie dans le football


Le porte-parole du collectif Rouge Direct nous explique ici comment son association s'investit contre la stigmatisaion des personnes LGBT dans le sport.
par #Julien Pontes — temps de lecture : 6 min —

Combattre l’homophobie dans le football, et dans le sport en général, c’est se préparer à affronter un adversaire redoutable. Et nous avons choisi de nous engager en première ligne, dès 2003, avec la création de l’association Paris Foot Gay. Cette date marque le début de 17 années au cours desquelles nous n’avons rien lâché, et qui se poursuivent aujourd’hui avec le Collectif Rouge Direct, que nous avons fondé en 2016.

Nous n’avons jamais rien lâché, nous ne laissons rien passer.

Car nous savons d’expérience que l’homophobie détruit des vies et ce dès le plus jeune âge, avec un taux de suicide cinq fois plus élevé parmi les jeunes LGBT.

Car la pratique sportive doit permettre à toutes et tous de vivre mieux, pas d’être dénigré, humilié, harcelé en raison d’une préférence amoureuse que l’on n’a pas choisie et qui ne fait de tort à personne.

Car le sport, ses millions de spectateurs, de pratiquants, de licenciés, ses milliards d’euros de recettes, c’est aussi la plus formidable machine à banaliser l’homophobie, un univers où triomphent le virilisme, le machisme, la domination patriarcale, à grands coups bien sonores de « pédé », « enculé », « tarlouze », « gouinasse »…

Car le footballeur anglais Justin Fashanu s’est suicidé en 1998, après son coming out, et qu’en sa mémoire nous n’abandonnerons jamais cette lutte, même si c’est un Everest et que le combat nous semble parfois impossible à remporter.

La lutte contre l’homophobie est l’affaire de toutes et tous

L’homophobie dans le football provoque pourtant une indignation spontanée : il suffit de donner à voir et à entendre ce que sont les chants homophobes (dont les vidéos sont légions sur le net) pour qu’apparaisse une grimace de désapprobation, de dégoût. « Il faut les tuer ces pédés ! » : voici ce qu’on entend dans les tribunes, en toute impunité… La ministre des Sports Roxana Maracineanu s’en était émue publiquement, en mars 2019, lors d’un PSG-OM au Parc des Princes, au point de demander que l’on agisse, que cela cesse. Sans surprise, présidents de la Fédération Française de Football et de la Ligue de Football Professionnel (tous deux pourtant sous sa tutelle administrative) l’ont invitée illico à aller voir ailleurs s’ils y étaient, étant donné que l’homophobie est pour eux le « folklore » (sic) du football. Le président de la République, goguenard, a également prié les Français de ne pas se formaliser de ces « noms d’oiseaux ». Car finalement, avec l’injure homophobe, la fête est plus folle. Et si on ajoutait quelques jets de bananes, quelques cris de singe quand un joueur noir touche le ballon ? Et quelques bras tendus, pour mettre l’ambiance dans le stade ? 

Toutes les discriminations sont à dénoncer, à sanctionner, sans trembler et sans ambiguïté. Elles nous dégoûtent tout autant que celles et ceux qui les minimisent, les enjolivent, les tolèrent par indifférence, par lâcheté. Et nous le disons clairement et fermement : la lutte contre l’homophobie ne concerne pas que les personnes LGBT. Elle est l’affaire de toutes et tous. Personne ne peut, ne doit vivre sereinement dans une société qui stigmatise et met en danger une partie d’elle-même en raison de sa couleur de peau, de sa vie amoureuse. 

Notre détermination est inflexible

Pourtant, rien ne bouge. Rouge Direct reste le seul collectif à se mobiliser face au fléau de l’homophobie dans le football. Et nous restons sur la même base d’action non-communautaire : la réponse à l’homophobie ne consiste pas pour nous dans la création de clubs sportifs LGBT, où l’on trouve certes un cadre de pratique sportive protégé, libéré de la pression homophobe. Notre objectif est autrement plus compliqué, à savoir alerter et porter le combat là où précisément l’homophobie se manifeste de façon totalement décomplexée : dans les stades, sur les terrains professionnels ou amateurs, au sein des instances de football, dans les propos de certains joueurs ou responsables de clubs, dans les centres de formation, pendant les entraînements, dans les médias ou les réseaux sociaux…

Nous sommes des lanceurs d’alerte toujours en veille, et nous avons décidé d’agir en justice pour que les choses bougent enfin. Nos mises en demeure adressées par nos avocats à la Ligue de Football Professionnel l’ont contrainte à prendre des sanctions et à infliger des amendes lourdes à des clubs qui avaient laissé l’homophobie s’exprimer impunément dans leurs stades. Plus récemment, nos avocats ont fait plier le tout-puissant président de la Fédération Française de Football et l’ont contraint à retirer les propos incohérents et indignes qu’il avait tenus sur France Info, demandant aux arbitres de ne plus interrompre les matchs en cas d’acte homophobe, mais de le faire en cas d’acte raciste.

Rouge Direct est minuscule, mais sa détermination est inflexible. Nos alertes, nos avertissements sont relayés aujourd’hui par l’ensemble des médias qui connaissent notre travail, notre expertise, et notre capacité à faire vaciller les puissants.

Les supporters ne doivent pas être stigmatisés

Mais cette volonté de faire appliquer la loi, les règlements, les sanctions prévues ne nous fait pas oublier l’importance d’un travail de sensibilisation, d’éducation, de formation. Sanctionner sans prévenir n’est pas loyal ; prévenir sans sanctionner n’est pas cohérent.

Dans notre parcours militant, nous avons vécu nos plus grandes satisfactions (car il y en a) au contact des supporters. Nous partageons le même amour du football mais nous avons, avec une fraction d’entre eux, des divergences profondes sur la manière dont cette ferveur collective doit s’exprimer… Nous nous rappelons le tournoi entre clubs de supporters que nous avions organisé à l’INSEP, et qui a également été l’occasion d’une demi-journée d’échanges au sujet des discriminations. Ils ont entendu nos blessures. Nous avons entendu les leurs, l’image de « beauf violent », de « hooligan » dont ils disent souffrir, les mesures administratives parfois abusives qui les empêchent d’aller encourager leurs clubs.

Nous luttons nous aussi pour que les supporters ne soient jamais stigmatisés, et nous savons qu’ils sont dans une très large majorité favorables aux sanctions pour dégager des stades la gangrène homophobe.

Et par-dessus tout, nous ne laisserons jamais caricaturer la ferveur populaire du football, nous dénoncerons toujours et sans ménagement tout amalgame entre classes populaires et comportements homophobes. Ce mépris de classe nous est étranger, nous partageons cette conviction dans nos rencontres avec des joueurs, des supporters issus de ces milieux. Et nous affirmons que nous n’avons rencontré parmi ces footeux, jeunes, banlieusards, populaires, métissés, que des messages de soutien, de compréhension et de protection. Très loin de la gérontocratie masculine surreprésentée au sein des instances du football français, qui serait bien inspirée de les rencontrer et de les écouter, de nous écouter nous aussi…

Un problème de volonté politique

On nous demande souvent si nous sommes optimistes pour l’avenir. Nous répondons systématiquement que dans les conditions actuelles et sans grand changement, nous ne le sommes certainement pas. Les instances du football, les clubs professionnels restent aujourd’hui encore totalement indifférents au problème de l’homophobie et de ses conséquences destructrices. Ils se contentent de faire du pinkwashing, d’organiser de très rares opérations de communication, indigentes et inefficaces, et quelques associations LGBT leur servent même d’alibis pour que rien ne change…

Nous savons pourtant que la situation reste alarmante, comme l’a montré récemment le Livre noir du sport (publié en octobre 2010). De nombreux indicateurs existent depuis longtemps, et dressent un état des lieux catastrophique. Les dispositifs pour faire taire l’homophobie existent aussi depuis longtemps, sans aucune volonté de les mettre en place du côté des responsables politiques et des instances du football.

Dans ces conditions, et après de longues années de lutte, nous nous refusons donc à être optimistes. Mais Rouge Direct reste déterminé, combatif, et c’est l’essentiel. Jamais nous ne laisserons passer ce qui nous sépare, car le sport doit nous unir, dans l’effort et la solidarité. C’est par une résistance de toutes et tous aux discriminations homophobes dans le sport et ailleurs que nous y parviendrons, ensemble.

Julien Pontes est le porte-parole du collectif Rouge Direct, engagé contre l’homophobie dans le football.


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