dièses contre les préconçus

Rigidité(s) de genre


« Ma conviction est que les questions de neutralisation du genre, de son abolition et de sa subversion font partie des plus belles de notre époque. Mais elles sont aussi une des plus difficiles à démêler. »
par #Noor M. — temps de lecture : 11 min —

Petit avertissement : dans cet article comme au quotidien, je me suis genrée aussi bien au féminin qu’au masculin, selon les envies qui me sont venues.

Je reproduis ainsi certaines normes du moment dans les mondes queer (rapport à soi, au genre, à la fluidité, à l’énonciation) qui en soi m’interrogent beaucoup. En bref : dans ce texte, je ne prends pas une position de surplomb, mais je m’interroge sur moi-même et sur nous-mêmes, sur tous les sens du genre, et surtout sur son entêtement à bien vouloir signifier quelque chose. Il me semble en effet que le paradigme de la déconstruction mène à reconstruire de nouveaux genres, et que la question se pose de savoir à quoi tout ceci nous mène. Personnellement, ce qu’on considère aujourd’hui fluide (la possibilité de se situer librement au sein d’une multiplicité de genres) me semble être aussi, pour partie, une nouvelle forme de rigidité.

1. D’abord, et pour éviter toute manipulation de ce qui va suivre : les ressentis trans ne sont pas une nouveauté. S’il faut éviter les anachronismes, des études historiques ont montré que les dissensions et envies de rupture à l’encontre du système bigenre se trouvent dans toutes les sociétés, indépendamment des révoltes contre le sexisme qui nous étouffe. L’envie de sortir des normes de genre, comme l’envie de sortir des genres présents dans la société, et du genre tout court, se retrouve partout. Beaucoup de sociétés se sont même organisées avec plus de deux genres.

2. Cependant, les identités trans, les réflexions trans telles qu’elles sont formulées dans notre société ne sont pas universelles. Par là, je ne veux pas dire qu’elles n’existent pas partout, à toutes les époques. J’affirme plutôt qu’on aurait tort d’y voir un point d’aboutissement, une conclusion à des siècles d’interrogations sur les genres. Je ne vois aucune raison de présumer que les théories trans auraient atteint une vérité nue, qu’elles auraient tout déconstruit du genre, et rien reconstruit de contestable derrière.

3. Par exemple, on présente souvent le fait d’être femme, homme, trans, agenre, genderfluid comme une identité. Et bien sûr, c’est le cas, pour beaucoup de gens qui tiennent à ces mots et à ce qu’ils désignent, et qui s’y identifient. C’est très bien pour ces gens, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Et on ne doit pas oublier qu’au-delà d’une identité intime, ces étiquettes désignent aussi une situation. Elles indiquent la manière dont on est positionné (et dont on se positionne) individuellement, par défaut, dans une société précise, où les options sont par définition en nombre limité, et où on compose avec elles, dans le double sens de trouver des compromis pour vivre et d’en proposer une lecture intime, sensible, inédite, comme peut le faire une compositeur‧rice.

4. L’utilisation fluctuante du mot cis révèle selon moi beaucoup de choses. Celui-ci permet de qualifier, lorsque c’est utile à la conversation, les gens qui ne font pas de transition de sexe… ou, et c’est déjà une première ambiguïté, les gens qui n’ont pas de ressenti trans. Mais de plus en plus, dans les conversations de tous les jours entre personnes « déconstruites », ce mot est employé d’une manière qui laisse à supposer une adhésion aux normes de son genre de naissance, ou une revendication de cette identité. Cela montre que peu de place est laissé à la perplexité, à l’indifférence ou au rejet du genre.

5. Le plus problématique pour moi est que ce déplacement lexical révèle une confusion maladroite entre identité de genre (le genre qu’on revendique), perception de genre (le genre que la société nous attribue spontanément), apparence de genre (les codes esthétiques qu’on reprend de tel ou tel genre), normes de genre (les attendus les plus communs pour tel ou tel genre)… Il est vrai que le mot genre signifie toutes ces choses à la fois, ce qui rend très difficile d’en discuter avec finesse.

6. Malgré le point 4, je suis complètement opposée aux quelques féministes radicales qui voient dans les personnes trans des réactionnaires d’un nouveau genre. Cette confusion autour du mot genre, les personnes trans sont souvent les premières à la subir. Lorsque les femmes trans adoptent des codes féminins, parce qu’elles en ont envie ou pour que leur identité de genre soit acceptée, on leur reproche de reproduire des clichés, de caricaturer les femmes, de faire revenir en arrière le mouvement féministe. Mais lorsqu’elles conservent des codes masculins, on les accuse alors de ne pas être de vraies femmes.

7. On ne tire pas assez de conséquences des parcours de vie qui troublent nos dichotomies de genre et de sexualité. Les relations entre une personne homosexuelle et une autre, trans, du même genre ou du genre opposé, sont possibles, et troublent tout de notre rapport au genre et de nos catégories sexuelles et politiques. On le voit bien dans les polémiques absurdes qui pullulent sur les réseaux sociaux, et qui ont la prétention de régenter l’existence des gens à partir d’une étiquette qu’iels revendiquent (et qui, comme toute étiquette, donne à voir une idée réduite et approximative de ce qu’on est). On perd du temps dans ces débats où l’on questionne des identités revendiquées plutôt que de parler de nos situations politiques (points 3, 8, 9 et 12).

8. On s’éloigne en quelque sorte des politiques de désidentité. Cet éloignement a sans aucun doute son utilité. Mais la fluidité qui ne se donne pas de nom, qui n’enferme rien, perd en ce moment du terrain vis-à-vis de la multiplication des formes de rigidité (y compris chez une même personne, pour celles dont le genre fluctue). Comme me l’a fait remarquer la personne qui m’a aidé à écrire cet article, même le mot agenre désigne encore une identité de genre. La non-binarité l’illustre aussi. Un sondage de l’IFOP avait établi que 22% de personnes de 18-30 ans ne se reconnaissent pas fermement comme homme ou femme. Un reportage mal foutu de M6 a dès lors conclu que ces 22% sont « non binaires ». Ce reportage était très problématique, et a prouvé encore une fois toute la nullité des émissions de Zone interdite. Il a été critiqué par plusieurs associations. Mais malgré lui, il a aussi souligné cet écart entre identité et identification, comme si ne pas se reconnaître vivement comme homme et femme impliquait de se définir comme non binaire.

9. Pour parler un peu plus de moi et des personnes queer que j’aime ou que je connais : j’ai un peu l’impression qu’on greffe tout sur le genre. Précisons. Julia Serano défend très bien l’idée que les corps cis et dyadiques se voient accorder, à tort, le crédit d’une supériorité légitime. Se tromper dans son identité de genre, éventualité qui terrifie tant de monde, devrait peut-être moins nous terroriser dans une société plus accueillante de la différence. Mais d’un autre côté, il est vrai que le genre prend énormément de place dans nos réflexions, et qu’on confond parfois symptôme et cause de notre mal-être. La présence montante du genre-identité sauve des vies, car elle aide des personnes à exprimer comment elles se sentent, qui elles se sentent être. Le problème n’est pas que certaines personnes « se trompent », comme s’il existait une bonne réponse, vraie, juste et éternelle à la question du genre. Le problème est lorsque le sujet du genre-identité en éloigne d’autres, intimement ou politiquement, au point de confondre identité et situation (point 3).

10. Les personnes trans souffrent. Une des conséquences que beaucoup de personnes qui militent sur ces questions en tirent, c’est de répéter un même discours, qu’on suppose digestible par le reste de la population, qui permet de retrouver une sorte de dignité, de réponse à ce qu’on vit. À l’inverse, toutes les questions qui sont manipulées par les réactionnaires sont rejetées. Il y a pourtant des interrogations très légitimes et passionnantes à avoir autour des parcours de détransition chez les adultes, ou des ressentis trans chez les enfants. Ces sujets devraient amener les discussions les plus complexes et bienveillantes au monde ! Il y a tant de choses à penser, à remettre en question, pour aider ces personnes, mais aussi la société dans son ensemble, avec toutes ses obsessions ridicules. Je n’ai moi-même pas de certitude en la matière, même si j’ai souvent l’impression que ces problématiques montrent que le simplisme de bien certains de nos discours, qui relèvent de l’incantation et essayent principalement de préserver le peu de dignité et de droits que nous avons (point 2). Malheureusement, notre société n’est sans doute pas prête à discuter de tout ceci sans s’affoler, sans grossir le trait. Les textes mal informés et apocalyptiques sur le suivi des enfants qui expriment des ressentis trans sont légion alors que les pratiques sont, pour beaucoup, très nuancées. Par conséquent, beaucoup de personnes trans refusent toute discussion publique sur certains sujets, comme sur les liens entre autisme et transitude. Ces liens font bien trop écho à la pathologisation toujours actuelle des existences trans… pourtant, lorsqu’on comprend que les personnes autistes sont simplement porteuses d’une différence cognitive qui leur fait lire différemment les rapports sociaux, on comprend aussi que ces liens ont beaucoup à nous apprendre sur nous, personnes trans, et nous, personnes-tout-court qui vivons dans un monde de genre. Le problème, encore une fois, est que soulever la question est difficile dans un monde qui est prêt à se ruer sur n’importe quel prétexte pour délégitimer nos existences.

11. Pour cette raison, certaines perspectives pro-trans sont très réductrices. Dire qu’être trans c’est être née dans le mauvais corps, c’est donner un discours pédagogique qui valide certains parcours trans, mais qui écarte tous les gens qui ne considèrent pas leurs corps mauvais, qui néanmoins ne se reconnaissent pas dans leur genre de naissance, et qui font pour certaines une transition physique, pour se conformer aux attentes de la société. Beaucoup de discours, qui cherchent de façon légitime à faire accepter nos vies par les personnes cis (points 2 et 10), créent malheureusement de l’exclusion sur de l’exclusion, et créent encore des lignes de fracture profondes dans nos communautés. On se dispute pour savoir si on est trans dès la naissance, ou pour la place qu’on devrait accorder aux notions de matérialisme, de dysphorie, de coming out ou de souffrance. Le plus limitant dans toutes ces discussions n’est pas une opinion ou une autre, mais la dispute en elle-même. En fait, tous ces calculs rhétoriques qu’on fait pour se protéger de la société sont légitimes. Mais ils rigidifient des positions, qui se gravent dans le marbre et deviennent nos binocles pour lire le monde, alors qu’elles ne sont que cela : des positions de défense, qu’on doit essayer d’abandonner dès que possible pour progresser sur la bonne voie, et qui ne doivent pas nous éloigner de ce qui est, j’espère, un objectif commun : l’abolition du genre.

12. Il existe beaucoup de façons d’être dysphorique. On peut ne pas aimer certaines parties de son corps, ou ne pas aimer ce qui est projeté dessus, ou s’aimer habillée mais pas nue, ou nue mais pas habillée, ou n’avoir aucun souci avec notre corps genré mais être embêtée sur la façon dont certaines personnes nous voient dans des contextes plus ou moins précis. On peut encore se considérer trans sans être dysphorique. On peut aussi vouloir être née cis, ou revendiquer notre altérité trans, ou les deux à la fois. On peut considérer que notre transitude est une caractéristique comme une autre ou sans importance, ou nous voir comme des révolutionnaires du genre. On peut croire que notre particularité peut être aimée pour elle-même, voir dans cet amour de l’essentialisation ou du fétichisme, croire que nos amours doivent respecter les dichotomies de genre (point 7), ou construire une à une nos relations. Tout est possible, tant que nos différences ne se transforment pas en fritures communautaires (point 11).

13. Je critique, je critique… mais beaucoup de choses m’enthousiasment dans les luttes queer, même les moins matérialistes ! Pensez à ces soirées où on demande les pronoms (il, elle, iel, æll, ille…) de chaque personne avant de lui parler. Je sais ce rituel très simple à moquer. Il pose une question qui n’a pas d’importance pour tout le monde (points 3 et 4). Il me questionne personnellement beaucoup, et je ne sais jamais vraiment quelle réponse donner. Cette manière de faire les choses est cependant d’une exquise douceur. Les gens qui y voient une procédure formelle se trompent : ce souci extrême du genre peut très bien coïncider à une indifférence au genre ! En faisant de celui-ci quelque chose de volatile, qu’on choisit ou revendique sans prérequis, on montre que la gravité donnée aux existences trans n’est pas du fait des personnes concernées, mais plutôt de celui de la société, qui n’accepte pas que changer de sexe ou de genre puisse être une expérience anodine. Et si ce rituel n’est sans doute pas pour tout le monde, que la place qu’il donne au genre-identité me gêne aux entournures, et aussi que le fait qu’il force à se positionner (et qu’il force donc l’outing ou le mégenrage) pose gravement problème, je dois bien reconnaître que son principe me touche.

14. Sinon, et pour poursuivre/renverser la réflexion commencée au point 9 : suivre un parcours trans, c’est aussi prendre pleinement la main sur l’existence, refuser la fatalité, se décider soi-même, se libérer, jusqu’au bout, y compris jusqu’à ce qui est supposé être décidé pour nous depuis la naissance. Certes, la société influe forcément sur les réponses qu’on peut trouver sur le genre. Mais si on se retrouve parfois à mimer les genres homme et femme par envie, par jeu ou pour survivre, une transition consiste d’abord et avant tout à se créer, à se donner à naître. D’une manière ou d’une autre, à travers le genre ou non, tout individu doit pouvoir vivre cette liberté et cet enthousiasme.

15. Enfin, je suis convaincue qu’on ne prend pas assez au sérieux les xénogenres (genres qui se définissent hors des spectres masculins et féminins). Encore quelque chose qu’il est très simple de moquer (point 13) ! Et voilà un autre sujet qu’on glisse sous le tapis pour le « bien de la lutte » (points 10 et 11)… Je crois pourtant que, si on vise la dissolution du genre, on pourrait s’en inspirer. Les rares personnes concernées que je connais ont un rapport assez solennel au genre, et vont même plus loin vers le genre-identité, dans le « je suis » qui signifie « voici ce que je suis, point ». Pourtant, en allant plus loin dans le genre-identité, elles s’éloignent aussi du genre, car elles pulvérisent la référence à homme et femme d’une façon que ne font pas les autres genres. En bref, les xénogenres nous posent (plus ou moins involontairement) de vraies questions… mais qui accepte de les écouter ?

16. Puisqu’il me faut conclure… ma conviction est que les questions de neutralisation du genre (= faire en sorte que celui-ci n’étrangle pas nos vies comme aujourd’hui), de son abolition (= faire en sorte qu’il disparaisse tout court), de sa subversion (= multiplier les genres afin de désarmer le pouvoir de la dichotomie homme/femme), ainsi que celles qui tournent autour de ce qui peut ou non constituer un genre, font partie des plus belles de notre époque. Mais elles sont aussi une des plus difficiles à démêler. Les contradictions dans lesquelles je suis moi-même piégé n’en sont qu’une illustration de plus.

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