dièses contre les préconçus

Politikon, une chaîne YouTube pour penser la société


Entretien avec Karim Piriou, créateur de Politikon, chaîne qui présente de manière accessible des théories de philosophie politique et de sciences humaines.
par #Karim Piriou — temps de lecture : 6 min —

Avez-vous l’impression de ne trouver que trop peu de bonnes vidéos sur des notions de philosophie ou de sciences politiques ?

Vous êtes au bon endroit !

Nous publions aujourd’hui un entretien avec Karim Piriou, créateur de la chaîne YouTube Politikon, qui propose de penser les questions d’oppression, de domination, de régime politique et de discrimination à l’aide des sciences humaines.

Pouvez-vous nous présenter votre chaîne, en quelques mots ?

Le but de la chaîne est de présenter différents concepts ou doctrines politiques. C’est en quelque sorte de l’histoire des idées politiques avec différents formats qui durent en moyenne quinze ou vingt minutes : De Dicto résume un livre important ou un classique, Capsule fait le tour d’un concept en quelques minutes et cherche à donner l’envie d’aller voir plus loin. L’émission homonyme de la chaîne présente une doctrine ou un grand thème de la pensée politique (libéralisme, anarchie, les communs, etc.). Je propose aussi un format de revue de livres récents.

Pourquoi avoir choisi de passer par la vidéo ?

Avant de lancer la chaîne en avril 2016, je cherchais des choses accessibles en vidéos en philosophie politique ou plus largement en sciences sociales sans forcément trouver ce qui pouvait me plaire. Je ne sais plus trop comment je me suis dit que je n’avais qu’à me lancer moi-même, et mettre à profit mon cursus universitaire pour continuer à lire les choses qui m’intéressent puis les présenter au plus grand nombre à travers la plateforme à la mode avant le succès du podcast ou de Twitch : YouTube.

Le ton apaisé et constructif de vos vidéos tranche avec les tribunes qui critiquent un « envahissement » supposé de l’université par l’« indigénisme » ou l’« islamo-gauchisme »… Comment percevez-vous cette multiplication de discours paniqués contre les recherches en sciences humaines ?

Ce qui était une sorte de marronnier depuis quelques années pour la presse de droite s’est transformée en phénomène inquiétant, avec la présence d’amendements dans la loi sur le séparatisme visant à entraver la liberté syndicale ou académique. On peut prendre l’exemple d’un amendement de Robin Reda proposant de dissoudre des syndicats. La députée Annie Genevard parle quant à elle de la présence dans l’université des « mouvements puissants et destructeurs » que seraient « le racialisme ou l’intersectionnalité ». Ces discours qui ont d’abord émergé dans des sphères confidentielles prennent une ampleur dangereuse, jusqu’à se retrouver dans la bouche même de la ministre de l’enseignement supérieure qui, en interview avec Jean-Pierre Elkabbach sur CNEWS, annonce vouloir demander au CNRS une enquête sur « l’islamo-gauchisme » dans l’université. La menace sur les libertés académiques se fait de plus en plus réelle.

La cible a-t-elle évolué depuis l’époque où l’on évoquait plus volontiers la « bien-pensance », le « politiquement correct » ou le « droit-de-l’hommisme » ?

Pas du tout. La cible reste les personnes qui sont exploitées et dominées à partir d’une différenciation et d’une hiérarchisation sociale et économique. Quand ces personnes dominées luttent et que ces luttes commencent à être davantage médiatisées, il y a toujours un retour de bâton, un backlash, qui prend la forme d’une dénonciation d’un « politiquement correct » dans les années 90 ou aujourd’hui de la « cancel culture ». Ce sont des paniques morales qu’on agite pour préserver le statu quo en faveur des personnes au sein des classes et des groupes sociaux qui en profitent structurellement.

Que faire, donc, contre ces ripostes ?

Je ne suis pas concerné directement par ces tentatives d’intimidations qui occultent les vrais problèmes de l’université. Je ne suis pas précaire et je serais bien mal placé pour parler à la place des chercheurs et chercheuses qui sont en premières lignes. Mais toutes ces personnes s’organisent déjà au sein de plusieurs collectifs et agissent de manières différentes. Contre les ripostes réactionnaires, ils et elles ripostent en retour, en pointant les faiblesses des attaques et leur caractère totalement hypocrite. Cela me semble en tout cas être une bonne stratégie. Le souci peut-être est que cela demande un effort et une répétition constants, car ce sont toujours les mêmes arguments mal informés qui reviennent, et ce, à longueur de tribunes et de tweets scandalisés. Lorsque j’ai fait une vidéo sur l’intersectionnalité, j’ai reçu beaucoup de commentaires qui ne demandaient pour réponse qu’un second visionnage. Il y a en fait souvent plus une opposition de principe et une sorte d’ignorance entretenue qu’une recherche véritable de compréhension.

Certaines personnes suggèrent que la médiocrité de ces critiques nous prive d’une réelle discussion sur les approches intersectionnelles ou décoloniales – ce qui nous empêche aussi de mieux comprendre leurs potentielles limites…

Ces critiques sont en effet souvent peu informées et s’en tiennent, si je puis dire, à la caricature d’un homme de paille. Il y a pourtant des vrais débats de fond sur l’intersectionnalité, tant sur ses usages académiques que militants. On peut aller voir Soumaya Mestiri qui tente d’amender l’intersectionnalité via le féminisme décolonial, ou Aurore Koechlin qui, dans une autre perspective, pointe certains usages individualisants et militants de l’intersectionnalité qui manque le caractère structurel des dominations et des oppressions. Pour elle, la question devrait moins être de pointer ses propres privilèges individuels dans une sorte de développement personnel progressiste que de comprendre les structures oppressives et de nouer des alliances entre les luttes qui tentent de les abolir.

D’ailleurs, quelles sont les lectures sur les discriminations qui vous ont le plus marqué ?

Sans que ce soit lié d’emblée aux discriminations à proprement parler, un des premiers livres qui m’a marqué autour de ce sujet, c’est un recueil d’articles de Nancy Fraser intitulé Qu’est-ce que la justice sociale ?. L’autrice insiste sur la nécessité de coupler de manière pragmatique la redistribution et la reconnaissance1La reconnaissance renvoie au fait de mettre en place des politiques d’égalité dans la différence et le respect de soi, tandis que la redistribution vise à minimiser les inégalités économiques. sans que l’un des aspects soit occulté par l’autre. Fraser explique que ces deux dimensions peuvent entrer en tension et prendre la forme d’un dilemme. Dans le cas de la reconnaissance, il s’agit de défendre une spécificité alors que dans celui de la redistribution on veut la minimiser. Mais c’est en fait un faux dilemme : Fraser montre ainsi comment un manque de redistribution peut jouer sur la reconnaissance et comment un manque de reconnaissance peut jouer sur la redistribution. Elle cherche alors à proposer des solutions politique globales qui soient efficaces contre toutes les oppressions sociales et économiques. J’ai quelque fois parlé de Fraser sur la chaîne, mais il faut vraiment que je lui consacre un épisode !

Pour finir, quelles vidéos (ou quels projets) envisagez-vous pour l’avenir ?

Personnellement, j’ai trouvé un rythme et un recul qui me convient. Je fais une vidéo par mois, ce qui me laisse un temps raisonnable pour préparer un petit à l’avance mes lectures, l’écriture, le tournage et le montage. J’ai un planning de vidéo qui court sur plusieurs mois avec des sujets que je veux traiter depuis longtemps comme le postcolonialisme ou la recherche d’un universalisme concret. Cet universalisme s’oppose à l’universalisme abstrait qui se veut anhistorique et aveugle aux différences, alors qu’il n’est, au fond, qu’un particularisme qui impose son modèle et ses valeurs. L’idée est donc de voir si un universalisme qui ne soit pas un « universalisme de surplomb », pour le dire comme Michael Walzer, est possible. Dans sa lettre de démission du PCF adressée à Maurice Thorez, Aimé Césaire évoquait déjà cette question : « Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. »

Karim Piriou est le créateur de la chaîne YouTube Politikon, qui présente des théories sociales et politiques en philosophie et sciences humaines.

Entretien mené par Paul Tommasi.


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