dièses contre les préconçus

La place des femmes dans le monde agricole, entre tradition et évolution


« Conjointe collaboratrice » plutôt que cheffe d'exploitation : en dépit de certains progrès juridiques, la condition des femmes dans le monde agricole reste marquée par plusieurs formes d'injustice.
par #Anthony Tchékémian — temps de lecture : 8 min —

Reviens de ton erreur, toi qui les veux flétrir :
Sache les respecter autant que les chérir ;
Et, si la voix du sang n’est point une chimère,
Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère !

Extrait du poème de Gabriel-Marie Legouvé, Le Mérite des femmes (1801)

Au XIXe siècle, en France, l’emprise de l’idéologie agrarienne conservatrice est si prégnante que l’enseignement agricole a pour seul objectif de fixer les ruraux à la terre, dans le respect des traditions. Sous le principe que « l’homme fait la terre et que la femme entretient cette volonté de l’homme »1Cf. BOREL DE LA PREVOSTIERE Mme, 1907, La femme à la ferme et aux champs, surveillance de la maison et de la ferme, hygiène de la famille et des animaux, Coll. L’agriculture au XXe siècle, encyclopédie publiée sous la direction de H.-L.-A. Blanchon et J. Fritsch, Ed. Lucien Laveur, Paris, 252 p., des manuels d’enseignement ménager, des cours par correspondance et des programmes d’écoles ambulantes départementales contrôlées par le ministère de l’Agriculture se développent. Le Larousse agricole de 1921, ouvrage républicain et progressiste, soutient que « le rôle de la femme à la ferme est si important, son influence sur l’homme pour le retenir à la terre est si grande qu’il était indispensable de créer un enseignement pour les jeunes filles. […] L’instruction professionnelle de la jeune fille est socialement nécessaire dans l’intérêt supérieur de la collectivité »2CHANCRIN E., DUMONT R., 1921, « Enseignement agricole », « B. Enseignement pour les jeunes filles », Larousse agricole. Encyclopédie illustrée, tome 1, Ed. Librairie Larousse, Paris, p. 832, [URL : http://biblio.rsp.free.fr/LA/index.html], consulté le 14 décembre 2020.. Ainsi, des écoles ambulantes et pratiques furent créées à destination des jeunes filles. Toutefois, les conservateurs craignent que l’enseignement républicain ne favorise l’exode rural.


Déjà, à la fin des années cinquante, des ouvrages à destination de garçons (à gauche) et de filles (à droite) pouvaient véhiculer cette répartition genrée des places et des rôles au sein des exploitations agricoles : les garçon conduisent les tracteurs et les filles nourrissent les poules3Écoles rurales de garçons, et écoles rurales de filles (1959).


Dans les années 1970, les femmes ne représentaient encore que 8% des chefs d’exploitation ou d’entreprise agricole en France. En 2019, selon les données de la Mutuelle Sociale Agricole (MSA), le quart des exploitations agricoles françaises est dirigé par des femmes. Ainsi, les évolutions d’ordre statuaire et juridique de la profession agricole ont engendré sa féminisation. Cependant, la reconnaissance et l’affirmation du rôle de la femme restent lentes et perfectibles.

Alors que le XXIe siècle marque une modernisation technique, économique et sociale sans précédent dans le monde agricole français, ce secteur économique est longtemps resté marqué par un héritage traditionnel au sein duquel les femmes occupaient une place subsidiaire, non valorisée et peu valorisante. En effet, au mieux, elles étaient reconnues comme étant l’épouse de l’exploitant. Or, suite à l’application de la Politique Agricole Commune (PAC), l’agriculture française tend à évoluer.

Création d’un nouveau statut

En effet, la politique agricole européenne modifie les fonctions des territoires ruraux et le rôle des acteurs ruraux, notamment par l’intensification des systèmes de production, la valorisation des produits du terroir, l’entretien des paysages, mais aussi le soutien apporté aux jeunes exploitants, jusqu’à la reconnaissance des femmes au sein de la profession. Les mutations de ce milieu professionnel s’illustrent notamment au travers de l’évolution du statut de l’exploitante, qui est à mettre en parallèle avec le développement de nouvelles formes d’exploitation.

Globalement, le profil de l’agriculteur s’est vu ainsi modifié notamment à la faveur du regroupement et du développement des exploitations familiales. Ainsi, de nouvelles formes juridiques fondées sur le collectif ont donc été encouragées en France, au travers de l’application des successifs programmes de développement rural (PDRN, puis PDRH). Et ces nouvelles formes juridiques incluent donc la reconnaissance du statut d’exploitante agricole.

Dans une société également en évolution, des femmes ont affirmé leur volonté de devenir, elle aussi « chef d’exploitation » et d’être, à l’instar de leurs homologues masculins, responsables à part entière de sa gestion. En proposant de nouvelles orientations, la PAC aurait donc entrainé des changements au sein de l’organisation des exploitations françaises, tout comme au sein de la profession agricole. Ajoutons que déjà, la loi d’orientation agricole de 1999, instituant le statut de « conjoint collaborateur », a contribué à la reconnaissance professionnelle du travail des femmes et à l’amélioration de leur protection sociale. Ce statut, accessible depuis 2005 sans autorisation préalable du chef d’exploitation, a été élargi aux personnes pacsées. Il a ainsi permis de réduire le nombre de conjointes travaillant sur l’exploitation sans statut professionnel et sans pouvoir bénéficier de protection sociale ni de droits à cotisation pour leur retraite.

Aussi, la loi de financement de la Sécurité sociale au titre de l’année 2009 (article 77-III codifié à l’article L. 321-5 du Code rural) supprime la qualité de « conjoint participant aux travaux ». Dans l’objectif d’améliorer la protection sociale des conjoints (qui sont surtout des conjointes) qui exercent une activité professionnelle régulière sur l’exploitation, notamment ce qui a trait à leur droit « vieillesse », cette loi introduit l’obligation d’opter pour un statut : cheffe d’exploitation, collaboratrice d’exploitation ou salariée. La féminisation de ces termes ne doit cependant pas faire oublier les difficultés que peuvent rencontrer les couples homosexuels au sein d’une profession marquée par l’héritage et la tradition familiale.

Des progrès encore partiels

Statutairement, les femmes bénéficient donc d’une nouvelle place, pourtant difficilement détachée de la traditionnelle division genrée du travail. Si, depuis les années 2000, le métier n’est plus exclusivement réservé aux hommes, le profil des cheffes d’exploitation n’est pas le même que celui de leurs homologues masculins. Les femmes sont fréquemment affectées à des tâches répétitives, comme la traite, les soins et le nourrissage des bêtes, ce qui n’est pas sans rappeler le travail maternel. En revanche, celles qui sont éleveuses et chefs d’exploitation assurent des responsabilités traditionnellement réservées aux hommes : prise de décisions dans la production et la commercialisation.

De plus, les femmes sont majoritairement à la tête de petites structures, puisqu’elles exploitent en moyenne 38 hectares contre 52 pour les hommes. Aussi, leur démographie est marquée par un phénomène assez courant en agriculture : la succession entre époux, qui a une incidence sur l’âge moyen des dirigeantes d’exploitation. Ainsi, ces écarts se répercutent sur leurs salaires, qui restent largement inférieurs. In fine, ces inégalités de traitement se répercutent, au moment de la cessation d’activité, sur le calcul des retraites. D’après les données de la Mutualité Sociale Agricole (MSA), le montant moyen des retraites allouées aux hommes est de 31% supérieur à celui des femmes. Aussi, deux fois plus d’agricultrices ne peuvent bénéficier du minimum vieillesse. Ajoutons que, parmi les femmes à la tête d’une exploitation, beaucoup ont, en réalité, succédé à leur mari au moment de sa retraite. Cependant, la progression des femmes salariées est liée au développement des statuts d’entreprise, qui favorise leur salariat.

En effet, une majorité d’exploitants en Groupement Agricole d’Exploitation en Commun (GAEC) considèrent que le programme français de développement rural leur a permis d’appréhender différemment leurs rôles, travaux, fonctions et pratiques au sein de l’exploitation. Ils aspirent à plus de temps libre pour pouvoir exercer des activités autres qu’agricoles. À cet égard, la forme juridique du GAEC permet aux épouses de devenir des agricultrices à part entière. Auparavant, cet ancêtre de l’agriculture sociétaire, dont le décret d’application remonte à 1966, était interdit aux femmes.

Pour suivre l’évolution de la place des femmes dans ce secteur, intéressons-nous également à une autre forme de société, l’Exploitation Agricole à Responsabilité Limitée (EARL), créée en 1985, qui peut être unipersonnelle ou composée d’époux. Ainsi, de nos jours, la moitié des membres d’EARL sont des femmes. Elles ont donc évolué dans cet univers professionnel masculin en recherchant un statut équivalent. Le statut de « conjointe collaboratrice » entérine l’idée qu’il existe un chef d’entreprise. Aussi le droit revêt-il alors une fonction autant culturelle que structurelle. Ce statut donne, certes, plus de visibilité au travail des femmes, mais il n’apporte qu’une protection sociale partielle aux exploitantes qui partagent avec leurs époux la mise en valeur de l’exploitation familiale.

Au sein de la profession agricole française, la présence et le rôle des femmes sont pourtant indéniables. Le statut d’exploitant agricole n’est plus réservé aux hommes, bien qu’il y ait encore peu de femmes qui accèdent au statut de chef d’entreprise. La profession agricole évolue plus qu’elle ne se féminise. Les femmes, pourtant si présentes au sein des exploitations, sont à présent mieux considérées, puisqu’elles sont enfin reconnues comme agricultrices à part entière ; notamment par le développement de formes juridiques d’exploitation en commun, familiales ou non, qui leur accorde un véritable statut professionnel. Toutefois, si ces formes sociétaires donnent une plus grande visibilité au travail des femmes, il n’en demeure pas moins qu’elles ne concèdent aux exploitantes qu’une protection sociale partielle. Enfin, rappelons, alors que depuis les féminicides continuent à se multiplier en France depuis le début de l’année 2022, que les femmes constituent la population mondiale la plus vulnérable : elles représentent 70% des pauvres dans le monde et 60% des travailleurs pauvres (1/4 des travailleurs totaux) gagnant moins d’un dollar par jour. Des études montrent que dans les situations d’insécurité alimentaire, elles sont les premières à en pâtir.


En avant la discrimination de genre, dès le plus jeune âge, au pays des jouets

Si les notions d’agriculture relèvent du champ scientifique, elles sont aussi sous l’influence des représentations sociales. En 2020, AgriGenre a publié une passionnante étude réalisée par Valéry Rasplus, intitulée « Du côté des filles et des garçons qui rêvent de devenir agriculteur·trice·s ». En entrant les mots « agriculteur » et « agricultrice » sur deux célèbres sites français, leur moteur de recherche proposait deux types de jouets selon le genre : à l’homme, la conduite du tracteur et d’imposantes machines agricoles ; à la femme, le soin de conduire une brouette et de s’occuper du poulailler.

Qu’il s’agisse de Lego ou de Playmobil, à la ferme, le partage des tâches est fonction du genre

Tracteur pour les garçons, soin aux animaux pour les filles

Les jouets, de tout âge, avec des tracteurs sont donc associés aux agriculteurs

La moissonneuse-batteuse et le convoyeur à foin sont gérés par des hommes

Anthony Tchékémian est maître de conférences en géographie et en urbanisme à l’Université de la Polynésie Française. Il a notamment publié L’impact d’une politique publique agricole européenne sur les acteurs et les territoires ruraux français (2016, Éditions de l’ANRT).


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