dièses contre les préconçus

Une résistance queer anarcha-féministe : le Liebig34


La fermeture forcée de #Liebig34 le 9 octobre dernier marque-t-elle la fin d'une époque pour la résistance anarcha-féministe berlinoise ?
par #Édith Gaillard — temps de lecture : 7 min —

Le 9 octobre 2020, le Liebig34 – maison affichée « queer anarcha-féministe » et située dans le quartier de Friedrichshain, à Berlin – a été vidé par les forces de l’ordre de ses occupant.e.s, après 30 ans d’ouverture.

Squatté en 1990 par l’immigration d’une jeunesse venue de l’ouest pour s’installer dans les nombreuses maisons laissées à l’abandon à la suite de la chute du Mur de Berlin, toléré et « légalisé » lors de cette période de vide juridique au moment de la réunification des deux Allemagne, ce Hausprojekt1Un « Hausprojekt » signifie littéralement « projet de maison ». C’est sous cette appellation que les allemand.es nomment les squats légalisés dont l’organisation est pensée en fonction de mots d’ordre politiques. féministe abritait – sur quatre étages – en non-mixité « femmes, lesbiennes, trans » plus d’une trentaine de personnes, majoritairement âgées de 20 à 30 ans et originaires du monde entier.

Au rez-de-chaussée, on trouvait une librairie alternative, ainsi qu’un bar collectif : deux espaces non commerciaux et autogérés « contre l’aliénation multifacette et omniprésente et les processus de normalisation du système capitaliste » (Tract, 2008).

Cette maison était devenue une référence dans la résistance féministe, à l’intersection d’autres luttes : celles du mouvement squat et des espaces libres, celles pour un droit à la ville ou contre la gentrification en cours de la ville de Berlin2HOLM Andrej, Mietenwahnsinn. Warum Wohnen immer teurer wird und wer davon profitiert, Knaur, 2014 ; HOLM Andrej, Wir bleiben alle ! Gentrifizierung – Städtische Konflikte um Aufwertung und Verdrängung, Unrast, 2010. Voir le blog personnel : https://gentrificationblog.wordpress.com/, dans lequel Andrej HOLM délivre un travail de quantification de ces phénomènes de gentrification et de spéculation. et les effets de la spéculation immobilière.

Le Liebig34 était, depuis les années 2000, au cœur de ces enjeux spéculatifs ; et ce, pour avoir été acheté, en 2008, par un promoteur immobilier connu et contesté pour le rachat d’anciens squats. Cette année-là, une mobilisation d’ampleur était organisée par ses occupant·e·s et ses sympathisant·e·s, à l’échelle de la ville de Berlin et à une échelle nationale et internationale, afin de sauver l’esprit du squat féministe et de contrecarrer cette vente immobilière. Après une tentative infructueuse visant à racheter de manière collective la maison, les militant·e·s féministes avaient finalement accepté de signer un contrat de location sur dix ans, s’achevant donc à la fin de l’année 2018. L’avenir de la maison, du projet féministe, queer et anarchiste, ainsi que du collectif des habitant·e·s était alors en suspens, depuis cette échéance, jusqu’à sa fermeture le 9 octobre 2020.

Le genre et le féminisme dans les pratiques autonomes ou « le privé est politique »

Héritière des revendications féministes des années 1970, la dynamique habitante du Liebig34 s’inscrivait dans l’idée que « le privé est politique ». Au-delà d’une critique du pouvoir, cette contestation expose la stratégie à mettre en place pour contrecarrer les rapports de pouvoir alors en défaveur des femmes : le personnel, l’individuel, l’intime sont à remettre en question de façon collective ; que ce soit dans la vie quotidienne, dans les rapports individuels ou dans une conception plus globale de la vie.

L’engagement féministe au sein du squat était fondé sur cette reconnaissance, commune et partagée, du besoin de changer des habitudes et des modes de vie basés sur la distinction de genre et l’organisation du pouvoir.

Ces divers collectifs d’habitant·e·s qui avaient pris place durant toute l’existence du Liebig34 partageaient les mêmes frustrations, aspirations et désirs de transgresser l’état actuel des choses. En investissant cet espace politique, en habitant les marges de la société, ces habitant·e·s cherchaient à démontrer la capacité autonome des femmes, la normalité de toutes les expressions de genre et de toutes les sexualités.

La maison était le moyen d’échanger des savoirs, des savoir-faire et de les mettre en pratique en vue de l’émancipation des personnes impliquées en son sein. La question du genre et des rapports de pouvoir, comme contradiction centrale du système patriarcal et capitaliste, était au cœur des manières d’habiter et de militer. « Entrer en résistance » au sein du Liebig34, c’était refuser l’autorité et les hiérarchies sociales, à travers une recherche maximale d’horizontalité dans le mode de fonctionnement ; c’était valoriser le spontanéisme dans les modes d’actions et de contestation ; c’était briser les modèles de dépendances vécus par les femmes et les minorités de genre ; et enfin c’était travailler, dans une forme de quotidienneté, les rapports de pouvoir et de domination.

Les « politiques féministes » au sein du Liebig34

Ce processus de politisation de la vie quotidienne qui a pris place dans de nombreux squats en Allemagne prenait la forme de réflexions et de remises en question concrètes des structures familiales, des normes de genre et de sexualité, ainsi que des violences.

Tout en étant mixte à son ouverture, le Liebig34 reflétait ces nouveaux modèles de l’« habiter politique ». À la faveur des dynamiques féministes et lesbiennes présentes, cette maison était devenue, à la fin des années 90, un espace d’autonomie pour « les femmes et les lesbiennes ». Au fil des années et en fonction des débats politiques qui la traversèrent, celle-ci affichait une ouverture aux transidentités. Elle visait, pour ses habitant·e·s, la prise en compte de « l’oppression quotidienne que subissent les femmes, mais aussi les autres minorités sujettes aux discriminations et préjudices du système hétéronormé. » (Tract, 2008)

Du point de vue des habitant·e·s, elle était l’« outil » permettant d’« être soi, sans être son genre. Parce qu’à partir du moment où il n’y a pas d’homme, les rôles sont complètement détruits. Donc, ça veut dire que tu peux être toi sans avoir à te battre au quotidien pour ne plus être la femme socialisée femme. » (Une habitante, 2008)

À la fin des années 2000, une redéfinition politique de la maison est opérée, pour se donner à lire et à voir davantage à partir de ses orientations politiques : « queer, anarchiste et féministe ». En 2018, les habitant·e·s annoncent ne pas vouloir « éprouver le sexisme quotidien et la domination cis mâle, surtout pas dans notre maison. C’est pourquoi nous vivons sans hommes-cis au Liebig34. Tous les autres genres (a-) sont les bienvenus ici. » (Présentation de la maison — Site internet 2018)

Cette évolution traduit un glissement vers une approche davantage queer3Littéralement, « queer » signifie « étrange », « bizarre », « anormal ». La critique queer renouvelle les termes « femmes », « hommes », l’orientation sexuelle en soulignant la relativité que ces réalités recouvrent dans le temps et dans la diversité des sociétés. Célébrant les identités dissidentes, les « anormaux », les transgenres, les folles, les prostituées, le queer défend les « identités stratégiques », les « identités temporaires », les écarts, les dissonances, les excès, les transgressions, les parodies… Il refuse l’enfermement des sujets dans des cases, dans des prisons identitaires. et trans-féministe4Le transféminisme rend compte de l’alliance entre les mouvements trans et féministes dans la lutte contre l’ensemble des systèmes d’oppression, en utilisant les outils politiques du mouvement féministe et du mouvement queer. Le but est la reconnaissance des transidentités et de la pluralité des identités de sexe et de genre.. Une nouvelle différenciation est établie : entre les personnes « cis »5« Cisgenre », ou « cis » se construit en opposition au terme de transgenre. Il désigne les personnes dont le genre est en concordance avec le sexe déclaré à l’état civil à la naissance : dans le cas du Liebig34, les personnes assignées au sexe masculin à la naissance et qui se considèrent hommes. – celles qui s’identifient au sexe qui leur a été attribué à la naissance – et les personnes « trans », celles qui ne s’identifient pas à cette attribution et qui adoptent des pratiques de transition ; s’identifiant soit comme trans, soit comme des personnes non-binaires.

Pour un féminisme queer et contre la gentrification

Outre le fait de mettre en crise les notions normatives de masculinité et de féminité, d’homosexualité et d’hétérosexualité, la transition de genre et l’affirmation d’un genre non-binaire ont eu pour effet l’exclusion des « hommes cis » des espaces et des collectifs d’activités du rez-de-chaussée. Conséquence de violences de genre et sexistes, mais également volonté de redéfinir les limites de ses membres.

Cette dynamique a permis aux habitant·e·s de la maison d’afficher de nouvelles identités collectives, ainsi qu’une vision stratégique partagée autour des enjeux queer. Cette évolution – non sans conflits -, à l’intérieur même du groupe d’habitant·e·s comme à l’extérieur des collectifs, rend compte de la manière dont le groupe se régénérait par des cycles d’engagement et de désengagement. À la fin de l’expérience, le collectif d’habitant·e·s était composé de « jeunes » féministes, âgées de 20 à 30 ans, qui se déclaraient majoritairement non-binaires.

Au fil des années, le Liebig34 était devenu un lieu où ses habitant·e·s s’organisaient pour développer une utopie : une vie « sans violence patriarcale, sans violence de genre », à l’intérieur de laquelle une autre épistémologie que celle de la différence sexuelle s’écrivait ; et ce, à partir d’identités dissidentes, d’identités politiquement subalternes.

Le Liebig34, en tant que maison ouvertement queer, se voulait – pour les minorités de genre – un espace sûr et de référence dans la ville, avec une politique d’accueil de personnes à risque, tout en proposant un toit où trouver refuge, abri et sécurité.

La fermeture du Liebig34 annonce la victoire de ce que les militant·e·s contestaient et de ce contre quoi elles résistaient : le patriarcat, le capitalisme, le néolibéralisme présents dans une ville qui, depuis les années 2000, subit un processus de gentrification qui a mis à mal une majorité des espaces libres, des campements, des Hausprojekt où d’autres modes d’être et d’agir s’inventaient. Ces espaces – bien qu’en butte avec l’ordre social, avec le régime politique de la différence sexuelle et avec l’ordre hétéronormatif – offraient « un peu plus de justice » aux personnes qui les traversaient et leur permettaient ainsi d’envisager d’autres possibles, à l’échelle de leur vie.

Édith Gaillard est maîtresse de conférences en sociologie.


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